Dernières lignes (dans le style d’Annie Erneaux)

Notre regard avait changé. C’était comme si nous nous étions soudainement rendu compte que rien de ce que l’on vivait ne durerait guère plus longtemps. Une sorte de tristesse sourde – celle qui précède les grands départs – s’était donc emparé de nous, et nous commencions à voir le monde à travers elle. Rien n’avait changé, bien évidemment. Rien n’avait changé, pourtant les gens avaient dorénavant l’air pressé, les yeux ailleurs, la boule au ventre. Ils ne se faisaient plus la bise – d’ailleurs ne se l’étaient jamais faite. L’avenir les excitait et les effrayait tout à la fois.

On se demandait qui maintiendrait le contact une fois l’exil entamé, et on choisissait coupablement ceux qu’on abandonnerait en cours de route (on les abandonnait d’ailleurs déjà). Les yeux rivés sur des écrans d’ordinateur, on visitait son futur logement, son futur campus, la rue qu’il nous faudrait bientôt traverser tous les jours. On découvrait, en seize neuvièmes, les blocs austères du Crous. On remplissait toutes sortes de dossiers, de demandes, de formulaires, de relances, de copies d’examens et de pages de carnet où l’on gribouillait des poèmes de piètre facture. Autour de nous, tous continuaient à s’aimer, se haïr, se retrouver au café de la gare et fumer en cachette, manger des américains à toute heure (et toute sauce). Tous perdaient pied dans une apparente immobilité qui donnait le vertige.

Chaque jour qui passait ressemblait furieusement au précédent. Nos vies s’organisaient en heures de cinquante-cinq minutes et en récréations jamais assez longues. On s’y répartissait l’espace selon des critères bien définis : on était fumeur ou non-fumeur, clope ou tabac, par terre ou sur un muret, pieds nus, en talons, en savates ou en Docs. On se groupait selon nos affinités de filière et de classe. Affinités de filière car nous étions des lettres ; L, S, ES, BTS, BCPST, ETC.
Affinités de classe justement parce que nos vie divisibles en séquences d’une heure moins cinq se partageaient largement avec ceux qui nous suivaient, tout au long de la journée, d’une salle à l’autre, et partageaient notre table.
Affinités de classe toujours parce qu’il y a toujours eu quelque chose de résolument beau à fumer du zamal assis par terre à neuf heures du matin et traiter le monde de bourgeois.

On s’aimait bien sûr. Nos premières amours avaient un goût de soleil, ou de fleur, ou de miel (ça dépendait des jours). Les mercredis, on s’asseyait en tailleur et nos rêves nous construisaient des mansardes (bien sûrs parisiennes) qu’on décorait de je t’aime. Pas besoin de réinventer la roue pour s’aimer. On faisait le mur parce qu’on n’avait que ça à faire, et on rentrait par la fenêtre à des heures indécentes, toujours inquiets de se faire prendre – on se faisait d’ailleurs prendre. On découvrait avec appréhension les prix rédhibitoires du train en se rendant pour la première fois sur le site de la SNCF. On essayait de se figurer quelle distance il pouvait bien y avoir entre Reims et Toulouse, Paris et Nantes, Rennes et Clermont-Ferrand.

On chantait Brassens et Ferré, on écoutait Henri Salvador (on n’avait jamais écouté que ça) et la Valse à Margaux, on en oubliait parfois d’écouter nos parents “qui nous disaient tout bas les mots des pauvres gens, ne rentre pas trop tard, surtout, ne prends pas froid”, qui interdisaient de fumer mais n’y pouvaient rien. On détestait nos parents, dont on pensait dégoûté qu’un goût pervers pour la prohibition les animait. On était stupide, et on s’affublait d’une maturité dont on ne connaissait que le nom. On comptait les jours. On riait déjà de l’ignorance crasse et du racisme de nos futures rencontres. On préparait des réponses toutes faites à ceux qui nous demanderaient si on avait l’Internet, le téléphone, des hôpitaux, des voitures. On se sentait fier de ce qu’on était, on se promettait de résister aux sirènes de l’embourgeoisement. D’autres étaient déjà partis, et on se promettait de ne pas tomber dans les mêmes pièges. On ne parlerait pas comme ceux qui, revenant de là-bas, étaient chill, fumaient des indus, et pour qui le créole était un souvenir, archivé sur un réseau social.

On fêtait la fin du baccalauréat en se disant adieu. On se disait adieu en n’en pensant pas moins.

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