Dernières lignes (dans le style d’Annie Erneaux)

Notre regard avait changé. C’était comme si nous nous étions soudainement rendu compte que rien de ce que l’on vivait ne durerait guère plus longtemps. Une sorte de tristesse sourde – celle qui précède les grands départs – s’était donc emparé de nous, et nous commencions à voir le monde à travers elle. Rien n’avait changé, bien évidemment. Rien n’avait changé, pourtant les gens avaient dorénavant l’air pressé, les yeux ailleurs, la boule au ventre. Ils ne se faisaient plus la bise – d’ailleurs ne se l’étaient jamais faite. L’avenir les excitait et les effrayait tout à la fois.

On se demandait qui maintiendrait le contact une fois l’exil entamé, et on choisissait coupablement ceux qu’on abandonnerait en cours de route (on les abandonnait d’ailleurs déjà). Les yeux rivés sur des écrans d’ordinateur, on visitait son futur logement, son futur campus, la rue qu’il nous faudrait bientôt traverser tous les jours. On découvrait, en seize neuvièmes, les blocs austères du Crous. On remplissait toutes sortes de dossiers, de demandes, de formulaires, de relances, de copies d’examens et de pages de carnet où l’on gribouillait des poèmes de piètre facture. Autour de nous, tous continuaient à s’aimer, se haïr, se retrouver au café de la gare et fumer en cachette, manger des américains à toute heure (et toute sauce). Tous perdaient pied dans une apparente immobilité qui donnait le vertige. Lire la suite « Dernières lignes (dans le style d’Annie Erneaux) »

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑