Banalité Pâtissière

J’ai toujours eu d’immenses difficultés à me faire comprendre du reste de l’humanité, et il me faut admettre que c’est là une de mes plus grandes frustrations. Pour chaque phrase que je prononce, la réaction de l’être humain avec lequel je tente d’établir une communication constructive n’est que très rarement celle que j’attends.

Tout petit, déjà, lorsque je traversais la rue qui séparait la maison de mes parents et cette boulangerie dont le nom m’échappe à présent, j’essayais de me conformer à la norme sociale, et demandais, avec la politesse la plus exagérée, une viennoiserie quelconque. Et à ma grande surprise, la tenancière de cet établissement, tout aussi avenante fut-elle, me pressait, à chaque fois, de préciser à quelle pâtisserie je faisais allusion, ne comprenant pas que si je demandais une viennoiserie, il était plus qu’évident que je ne savais pas laquelle prendre, et que je me fiais à son jugement, sans doute plus aiguisé que le mien, pour savoir laquelle, plus qu’une autre, la peine d’être consommée. Mais non. Elle refusait, systématiquement, de reconnaître mon indécision et mon manque de connaissances en matière de viennoiseries, et, d’une manière humiliante, me forçait à préciser un choix que je ne pouvais faire rationnellement, du fait de cette ignorance.

Par ailleurs, mon indécision, du moins c’est mon ressenti, eut toujours le don d’agacer les jeunes filles avec lesquelles, plus tard, j’essayais subtilement de créer des connexions de nature romantique. Et ceci alors qu’elles-mêmes ne semblaient absolument pas pressées de me signifier si oui ou non, il était possible qu’une rencontre cordiale s’effectue entre nos lèvres. J’avais beau faire des efforts incroyables et essayer de transcender ma nature d’indécis aguerri, rien n’y faisait : chacune de mes tentatives de rapprochement avec une représentante du sexe opposé se noyait dans des gesticulations ridicules, et, pour sauver les apparences, je mettais toute mon énergie à faire encore plus de gesticulations ridicules, afin que l’on croie qu’elles étaient parfaitement voulues, mais ne parvenant, en réalité, à me rendre que deux fois plus ridicule.

Depuis, on peut dire que j’ai tout de même résolu la majorité de mes problèmes. En effet, je me suis marié à une boulangère. Non qu’à un moment, je décidai, pour panser mon orgueil, de faire d’une pierre de coups, et que mon critère principal, en me trouvant une épouse, fut sa qualification de boulangère, bien au contraire. Peut-être est-ce que j’eus la chance, par un soir d’avril, de tomber tout à la fois sur une boulangerie ouverte, et une boulangère qui l’était tout autant.

Ce jour-là, mon chat avait rendu l’âme, mettant un peu de mort dans la mienne (sans calembour aucun), et c’est ainsi que je mis à errer, loin de chez moi, dans des rues presque désertes, songeant avec insistance au bruit si particulier de son ronronnement que je n’aurais plus jamais la possibilité d’entendre, et laissant quelques larmes couler sur ma joue (causées à la fois par la légitime tristesse que la perte de cet ami me procurait, mais en même temps par la pitié que je ressentais à mon propre égard, incapable que j’étais de faire abstraction de la mort de ce stupide félin). Dans mon errance distraite, je ne parvenais qu’à fixer mon regard sur le sol, contemplant (autant que mes yeux embués me le permettaient) l’agencement des pavés, la mousse qui poussait et recouvrait les interstices existant entre deux pierres, les reflets des lampadaires sur le sol… C’est d’ailleurs un lampadaire qui arrêta ma course, et ce très littéralement. Tout absorbé que j’étais à mon observation mélancolique bien que méthodique du sol en-dessous de moi, je ne parvins pas à remarquer à temps l’existence de ce lampadaire, contre lequel se heurtèrent ma tête et, il faut bien le dire, mon incompréhension de ce qui se passait, ce choc étant assez inattendu. En m’écroulant par terre, je me fis la réflexion qu’il aurait sans doute été plus indiqué d’aller à une moins vive allure, qu’une vitesse de déplacement légèrement moins importante aurait sans doute mené à un choc un peu moins violent.

Déboussolé, je restai quelque temps sur le sol (me reposant au passage de cette marche qui avait somme toute duré bien plus qu’il n’était nécessaire). Ma réflexion, bien que mise à mal par la douleur atroce que je ressentais au niveau du front (et le fait que mon crâne me signifiait avec une certaine insistance son envie d’exploser), me mena quand même, au bout d’une bonne trentaine de secondes à la conclusion que se relever semblait opportun, d’autant plus que je commençais à sentir de petites gouttes de pluie danser sur mon visage.

J’ouvris les yeux, et, reprenant mes esprits, fut assez étonné de la présence de ce visage, penché sur le mien, et occupant une grande partie de mon champ de vision. J’entendis, d’assez loin d’ailleurs, un « Vous allez bien ? » dont je me demandai s’il attendait sérieusement une réponse positive. Je marmonnai quelque chose d’intelligible, avant d’être coupé par une phrase dont, si je n’en saisis pas toutes les subtilités, semblait me proposer une aide pour me relever de ce sol dont à la fois le confort et la température n’étaient pas des plus enviables. Une fois la station debout retrouvée, je pus m’attarder sur la personne qui avait volé à mon secours. Il s’agissait tout d’abord d’une femme. Elle faisait à peu près la même taille que moi, et, emmitouflée dans une veste brune comme sa peau, elle m’adressait un sourire qu’on aurait pu qualifier de radieux, sans doute destiné à me mettre en confiance, comme on met en confiance un chat apeuré coincé en haut d’un arbre. Ses cheveux noirs tombaient en cascade sur son minois où un nez fin contrastait avec ses grands yeux.

Elle me dit qu’elle tenait la boulangerie qui était « juste là » (disait-elle), et dont je n’avais pas remarqué l’existence (tout occupé que j’étais à contempler le sol). Par « juste là », elle entendait en face du lampadaire dont je venais de faire la connaissance, et, depuis son comptoir, alors qu’elle s’apprêtait à fermer boutique, elle avait pu assister à cette rencontre malheureuse entre mon crâne et le colosse de métal froid.

Je ne sais plus quel concours de circonstances fit que, quelques dizaines de minutes plus tard, nous étions assis dans la boulangerie fermée, dévorant les pâtisseries invendues et parlant, comme aiment le dire les gens, de tout et de rien, bien que nous nous soyons surtout attardés sur le tout. Elle me racontait, d’une manière étrangement passionnante, cette histoire d’amour étrangement passionnée qu’elle entretenait avec le pain, sa première expérience du four de ses grands-parents, les tartes que Mamie lui confectionnait, l’enivrement que lui avait toujours procuré l’odeur qui l’accueillait chaque fois qu’enfant, elle entrait dans une boulangerie.

En retour, je lui narrai ma propre enfance, comment j’avais trouvé ma propre vocation de libraire, qui était toujours allée contre le réalisme pragmatique autoproclamé de mes parents, pour qui cela s’apparentait à un suicide professionnel pour un jeune homme qui aurait pu aller, selon eux, « beaucoup plus loin ». Immanquablement – et ce car j’étais en période de deuil – je lui parlai de mon chat, de ses habitudes, de son ronronnement de réacteur d’avion déficient, de sa tendance incorrigible à vouloir mâchouiller mes cheveux dès que je m’allongeais…

Son sourire n’avait pas disparu, et au fur et à mesure que la discussion avançait et qu’elle commençait à tortiller ses doigts dans sa chevelure, la spontanéité remplaçait l’attitude sociale convenue qui sied à un dialogue entre deux inconnus. La digue du vouvoiement avait sauté assez rapidement, les éclats de rires s’intensifièrent, et, bien que je ne me souvienne pas exactement, des modalités de cette transition, nous vivions ensemble au bout de trois mois. Ma seule exigence, lors de cette mise en commun de nos habitations, fut l’adoption d’un chaton, et, évidemment, le choix de l’animal comme de son nom me reviendrait totalement.

Évidemment, mes problèmes d’indécision ne disparurent pas. C’est d’ailleurs pour cette raison que déterminer où s’arrête ce récit reste pour moi une gageure sans nom, une angoisse dont je sais depuis la première phrase que je vous ai dite qu’elle serait toujours présente lorsqu’il me faudrait prendre congé. Car je ne peux vous laisser aller plus avant dans notre intimité, voyez-vous, et si vous me permettez une brutalité qui m’est peu coutumière, je vais partir de ce pas, et, si vous me permettez, vous laisser retrouver votre solitude comme j’ai quitté la mienne : d’un coup de baguette magique…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :