Tempête dans un cœur d’eau

Une jeune fille s’avance. La première chose que je remarque et qui fait naître en moi comme un frisson, frais sans être froid : ses cheveux de feu, qui contrastent sensiblement avec ses yeux océan. Cette jeune fille (cette jeune femme, en réalité), mérite sans doute que nous nous attardions un peu sur ce qui, dans son apparence, fait d’elle la personne que tout un chacun s’accorde à qualifier de charmante (certains vont jusqu’à jolie). On dirait presque une lutine mutine avec son sourire espiègle s’étirant d’un côté à l’autre de son visage un peu rond, qui, s’il n’est plus poupon, dégage encore comme une sorte de candeur, celle de l’enfance qui refuse de mourir, et qui se cache dans chaque détail de son être. Dans la petite taille de celle qui n’a jamais voulu grandir comme dans cette excentricité contenue de l’enfant redessinant intérieurement le monde, qu’on lit dans sa manière de faire se balader au hasard ses yeux un peu hagards sur les gens qui l’entourent comme s’ils étaient des marionnettes se mouvant pour on ne sait quelle raison absurde.

Elle s’avance donc, foulant nonchalamment le parquet de sa chambre, jonché des cadavres de sa vie passée (ces peluches qui donnent l’air de ne plus rien avoir à vivre), des embryons des désillusions qui ne tarderont pas, et de ses espoirs présents. Elle gigote dans ce foutoir (mot qu’elle affectionne tout particulièrement) comme dans sa vie. Elle se cherche une place, mais « c’est difficile de se faire une place dans un monde qui paraît hostile et laid alors même qu’on a le sien à portée de pensée, beaucoup plus accueillant, et qui nous attend de dedans ». Sans doute cette jeune femme ne m’en voudra pas si j’entre jeter un coup d’œil dans son monde à elle.

C’est un cœur spacieux qu’elle a. Il y a de la place pour beaucoup de monde, mais malheureusement peu daignent y entrer. Dès le pas de la porte dépassé, c’est une agréable chaleur qui m’accueille, ainsi que cette légère odeur de tabac froid qui s’impose à moi petit à petit. Pourtant elle ne fume pas, mais c’est cette odeur qui se rapproche le plus de celle qui envahissait ses narines lorsqu’elle se jetait dans les bras de celui qu’elle appelait Papa. Depuis, une chape de pudeur, dressée entre elle et lui, a comme emprisonné cette odeur, souvenir encore braiseux de cette tendresse paternelle. Les murs de son cœur semblent faits de bois, un bois, qui a beaucoup pris l’eau ces temps-ci. Alors le cœur, inéluctablement, s’est beaucoup gonflé). Près de la porte que je viens de dépasser, une bibliothèque contenant des photos, des albums souvenirs. Là, il y a son père, encore lui. Regardez celle-là : il y a toute sa famille. Son frère, sa sœur (à moins que ce ne soit sa cousine… ou sa demi-sœur, remarquez). Si on va tout au fond, un passage dérobé mène à ce qu’elle nomme son Jardin secret. Rien de bien extravagant : deux arbres, une flaque d’eau, une fourmi par-ci par-là, un banc pour s’y asseoir quand le monde devient trop vaste, et … un ukulélé ? Dans un coin, un phonographe.

Je lance la première piste. Le son est d’une qualité assez médiocre, mais derrière le crépitement de l’appareil, il est assez aisé de distinguer des rires d’enfant. Un souvenir, sans aucun doute, mais comment savoir s’il s’agit des siens ? Une voix de femme crie son nom à travers le pavillon qui crache ces réminiscences sonores. Si on continue, on peut discerner ses premiers pas, sa première dînette, la première fois qu’elle s’est baignée toute seule (je ressens la fierté dans sa voix de gamine), son premier ami, ses premiers accords … au ukulélé ?

Le bonheur n’est-il qu’un assemblage de premières fois plus ou moins mémorables ?

À un moment, je n’entends plus rien : le vinyle est rayé. Un cri de douleur retentit, se répète. Le jardin n’a plus l’air si accueillant : l’orage gronde. Je me précipite au-dehors, et trouve la sortie de ce cœur (non sans une pointe de regret. Son atmosphère ne me déplaisait pas).

A nouveau dehors, je contemple le visage de cette belle inconnue une dernière fois : je pense qu’elle ne se doute de rien. Après tout, me croirait-elle si je lui disais que j’étais entré dans son cœur faire le tour du propriétaire ? Je ne le pense honnêtement pas. Même moi, qui pourtant suis ouvert d’esprit, ai encore du mal à me faire à l’idée qu’elle ait pu se frayer un chemin dans le mien.

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