Dernières lignes (dans le style d’Annie Erneaux)

Notre regard avait changé. C’était comme si nous nous étions soudainement rendu compte que rien de ce que l’on vivait ne durerait guère plus longtemps. Une sorte de tristesse sourde – celle qui précède les grands départs – s’était donc emparé de nous, et nous commencions à voir le monde à travers elle. Rien n’avait changé, bien évidemment. Rien n’avait changé, pourtant les gens avaient dorénavant l’air pressé, les yeux ailleurs, la boule au ventre. Ils ne se faisaient plus la bise – d’ailleurs ne se l’étaient jamais faite. L’avenir les excitait et les effrayait tout à la fois.

On se demandait qui maintiendrait le contact une fois l’exil entamé, et on choisissait coupablement ceux qu’on abandonnerait en cours de route (on les abandonnait d’ailleurs déjà). Les yeux rivés sur des écrans d’ordinateur, on visitait son futur logement, son futur campus, la rue qu’il nous faudrait bientôt traverser tous les jours. On découvrait, en seize neuvièmes, les blocs austères du Crous. On remplissait toutes sortes de dossiers, de demandes, de formulaires, de relances, de copies d’examens et de pages de carnet où l’on gribouillait des poèmes de piètre facture. Autour de nous, tous continuaient à s’aimer, se haïr, se retrouver au café de la gare et fumer en cachette, manger des américains à toute heure (et toute sauce). Tous perdaient pied dans une apparente immobilité qui donnait le vertige. Lire la suite « Dernières lignes (dans le style d’Annie Erneaux) »

L’anodin amoureux

Anodin amoureux,
Bégaie ton béguin,
Crie pour ton cœur,
Défait tes liens.

Éloigne l’effluve ennemie, enfin fuis,
Fou furieux, fiche ta flèche et fais
Germer le germe de joie du joyau (végétal) que tu tiens dans tes doigts.

Hurle : « Hasard impétueux qui nous dicte nos choix !
Irascible instinct qui infirme l’instant ! »
Jubilation tardive d’un joug qui se desserre.

Kyrielle craquante, ascension de mots,
Lascif, l’assentiment luit comme un rayon de lune.
Maussades matins, émerveillements muets,
Nul ne nuit à nouveau, car l’harmonie se naît.

Onirique onction sans l’ombre d’une certitude
Pas plus que celle d’un doute, qui peine à revenir.

Quand la question se pose,
Répétée sans réponse,
Seul le plaisir d’attendre
Tient un cœur en cette pose.

Une fois humée la peau,
Vers le vent vient alors une volute de fumée.

Créature

Crois-tu, créature
Qu’il nous faille crier ?
Criais-tu, créature
Lorsqu’il s’est lancé ?

Sous un croissant de lune
Son cran s’est érodé,
Comme le ressac crée
La crique et l’amertume.


Crains-tu, créature
Que nos cris se répondent ?
Réponds-tu, créature
À l’orage qui gronde ?

Y crois-tu, créature ?

Me crois-tu ?

Chaînes

« Elle était et sera. »
Promesse infalsifiable
Que celle de l’imprudent
Pris au piège d’une fable
Que le bon sens dément.

« Il dansait, il saura
Chanter en pleine course,
Voler à la rescousse
De mes mots, de ses ‘toi' ».

Il tanguait et taira
L’antienne de ses chaînes
Pour revoir dans ses rêves
La chaleur de ton cou.

Paraclausithyron

Et alors, il se leva.
Gésier cyclonique aux contours pluvieux
Les mains givrées, dans ses poches trouées
Continent cristallin et criard
C’était moi derrière la vitre
Trot très tardif, tiroir terré,
Les lueurs s’éteignirent,
Silence.

La fenêtre se brisa.
Saisons déchaînées en mélanges bleus
L’envers passa tout près de la réalité,
Et le choc des regards ne soutenait guère la vue.
Je courus jusqu’à demain,
Espérant y trouver
Ce que l’ange aspirait :
Musique.

L’adversaire

Immobile adversaire, moi-même.

Des mensonges plein le cœur, le malheur au drapeau,
Le vide des mots et le gris de l’humeur.

Des souvenirs au goût de sel se bousculent
Dansent et basculent
Au gré du vent.

« Volonté versatile,
Voleur de rêves !
Marchand d’îles
Désertes,
Ruineuses grèves !
Faiseur de vagues
Éphémères »
(me souffle le temps)

« Acharné, décharné,
Mon pouls battant la pause
Je cherche
Quoi chercher »
(réponds-je tristement)

Cycle

Harassé, terrassé,
Oubliant le secret
De ce qu’il se cachait,
Il cherche.

Enhardi par l’ennui,
Volant de par la nuit
Les mots d’un autre « lui »,
Soupire.

Quand l’aube se couche
Sur le ciel déjà noir,
Qu’un air presque manouche
Lui donne un peu d’espoir,
Sourit.

Face au soleil levant,
Perdant en un instant
Un air grave de deux ans,
Il rit.

Au zénith de ses âges,
Découvrant le passage
Qui mène à ses lumières,
Il naît

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